9
En arrivant à l’école, Amy et Terra trouvèrent tous les étudiants dehors. Amy pensa qu’il devait s’agir d’une alerte à la bombe ou d’un problème avec les fournaises, mais Terra, lui, comprit tout de suite que c’était lui qu’ils attendaient. Anxieux, il serra la main de sa compagne dans la sienne.
— Ils ont entendu parler de l’incident de l’arbre, murmura-t-il.
— Veux-tu que j’aille chercher James Miller ? offrit Amy.
— Non. Si je ne les affronte pas maintenant, ils me coinceront ailleurs et je ne veux pas que cela se produise chez toi.
Terra remarqua que même les professeurs s’étaient rassemblés devant les fenêtres du bâtiment. Il s’arrêta devant la foule. Frank sortit des rangs pour se courber devant lui.
— Es-tu responsable de cet attroupement ? se troubla Terra.
— Je ne fais que rendre votre travail plus facile, maître.
— N’as-tu rien compris à la théorie du non-étiquetage, Frank ?
Julie Brennan s’avança, mais au lieu de faire face à Terra, elle se retourna vers les étudiants.
— Je sais qu’on vous avait promis la nouvelle incarnation du Christ, mais j’ai bien peur qu’il y ait eu un malentendu, annonça-t-elle. Terra Wilder n’est pas le fils de Dieu, même s’il est issu d’une famille tout à fait remarquable. La raison pour laquelle les arbres sont attirés par cet homme, c’est que ses ancêtres étaient druides. Les arbres étaient à la base de leur culte.
— Il n’est pas druide ! protesta Frank.
— Retournez en classe, maintenant, poursuivit Julie. Je vous ferai bientôt distribuer le résultat de mes recherches et vous verrez que j’ai raison.
Déçus, les étudiants commencèrent à rentrer. Frank brûla Julie du regard et les suivit. Tenant toujours Amy par la main, Terra s’approcha de la jeune élève. Il lui demanda où elle avait trouvé ces renseignements. Julie promit de répondre à sa question pendant son cours et s’engouffra dans l’école avec les autres.
Demandant à Frank de ne pas l’interrompre, Julie se planta devant le tableau noir. Terra alla s’asseoir sur l’appui d’une fenêtre pour l’écouter. Elle commença par leur expliquer que les druides étaient des prêtres celtes auxquels les Romains donnaient le nom de « philosophes ». Ils étaient les gardiens de la tradition et les Celtes révéraient leurs vastes connaissances intellectuelles, juridiques, prophétiques, astronomiques et leur facilité à contacter les dieux.
— Je n’ai aucune connaissance juridique ou prophétique, affirma Terra.
— Mais le potentiel est là, fit remarquer Julie. Il vous a été transmis par vos ancêtres celtes.
— Mais je ne suis qu’à demi-Britannique.
— Votre héritage anglais remonte cependant jusqu’à leur époque. Vous voyez, les druides transmettaient leurs connaissances à leurs enfants, qui faisaient la même chose. C’est pour cette raison qu’il existe toujours des druides en Europe. Ce qui est encore plus intéressant, c’est l’étymologie du mot « druide ». Dans la langue des Celtes, ce mot veut dire « chêne », « arbre » et « forêt sacrée ». Les druides étaient en relation étroite avec les arbres. Ils les incluaient dans presque tous leurs rituels et la légende dit que ces derniers leur parlaient.
— J’ai bien peur de ne pas en être encore rendu là, avoua Terra.
— Je comprends la relation entre ces prêtres et les arbres, indiqua Marco, mais comment peux-tu être certaine que monsieur Wilder est réellement druide ?
— J’ai fait des recherches sur ses ancêtres Wilder et j’ai trouvé des récits anciens. Un homme de leur clan était un puissant druide. Si vous vous rappelez ce que monsieur Wright nous a dit au sujet des gènes, dans notre classe de biologie, alors vous savez que monsieur Wilder transporte en lui toute la connaissance de ses ascendants.
— Es-tu bien certaine de ce que tu avances ? douta Karen.
— J’ai passé en revue tous les livres que cette école possède sur les arbres, la magie et la sorcellerie.
Terra la remercia pour ses efforts et revint devant la classe avant d’en perdre la maîtrise. Il leur parla aussitôt des philosophes religieux, mais constata rapidement qu’il n’avait pas toute leur attention. Lorsqu’il retourna à la salle des professeurs, Vince Kennedy et Nicole Penny affichaient un air amusé.
— Alors tu es devenu prêtre celtique, ce matin ? se moqua Vince.
— Je ne sais pas ce qu’ils vont inventer la prochaine fois, soupira Terra en s’asseyant à son pupitre.
— Tu dois leur faire de l’effet, Wilder, parce que nous, ils ne nous ont jamais comparé à de grands hommes.
— C’est parce qu’il est déjà un grand homme, estima Amy en entrant dans la pièce.
Terra eut pour elle un sourire reconnaissant. Il déclara avoir besoin d’un peu d’air frais pour se remettre de toutes ces émotions. Les étudiants mangeaient à la cafétéria à cette heure-là, alors il pourrait réfléchir en paix. Il fut surpris de trouver Julie appuyée contre un arbre. Elle semblait l’attendre.
— Je savais que vous viendriez, l’accueillit-elle. Vous vous demandez si ce que j’ai dit ce matin est vrai, n’est-ce pas ?
— Entre autres. J’aimerais aussi savoir comment tu as réussi à remonter jusqu’à mes ancêtres en si peu de temps.
— Je n’ai pas vraiment fait cette recherche, monsieur Wilder. Je les ai inventés pour qu’ils arrêtent de vous coller l’étiquette biblique, mais tout ce que j’ai dit au sujet des Celtes est vrai.
— Je n’encourage personne à mentir, mais j’imagine que tu l’as fait pour me protéger…
— Ce que vous faites avec les arbres vous rapproche des druides. Saviez-vous qu’il y a des savants canadiens qui aimeraient étudier vos pouvoirs ?
— Mais je n’en ai aucun, Julie. Et je suis astrophysicien, pas druide, ni Jésus.
— Si vous êtes astrophysicien, ça veut dire que vous tentez de comprendre les choses en faisant des expériences, n’est-ce-pas ?
— C’est exact.
Selon Julie, on prétendait dans les livres que les druides avaient la faculté de parler aux arbres et que ces derniers leur répondaient. Elle proposa à Terra de le mettre à l’épreuve. Il hésita, car il ne voulait pas se retrouver une fois de plus dans les limbes pendant plusieurs heures. Julie lui promit de rester avec lui pendant le contact. Il choisit donc un vieux chêne qui s’élevait majestueusement au milieu de la forêt.
Julie lui demanda de poser les mains sur son tronc et de vider son esprit. Il appuya les paumes contre l’écorce rugueuse. Il reçut alors un choc intense, comme s’il avait touché une prise électrique ou un fil dénudé, et fut transporté dans un autre monde, un univers sylvestre. Il vit les seigneurs de la forêt agonisant dans de terribles incendies, d’autres être sauvagement abattus. Il vit aussi un arbre centenaire tomber près de lui. Il échappa brusquement à la vision et recula de quelques pas.
— Ils sont tous en contact les uns avec les autres, haleta Terra. Ils savent que leurs congénères ailleurs sur la Terre sont abattus et incendiés…
Comme il était visiblement ébranlé, Julie le ramena à l’intérieur pour qu’il ne se perde pas à nouveau dans la forêt.
Terra mangea à peine au souper et s’installa ensuite devant le téléviseur. Amy abandonna l’idée de le faire parler et le laissa tranquille. Elle alla prendre un bain en acceptant qu’il y aurait toujours une partie de son futur époux qui ne lui serait jamais accessible.
Lorsqu’elle revint au salon, Terra n’y était plus. Elle le chercha dans toute la maison et l’aperçut par la fenêtre. Il était dehors, sur la pelouse, au pied de grands peupliers qui se balançaient devant lui. Craignant qu’ils ne s’en prennent à lui une fois de plus, Amy enfila prestement ses bottes et son manteau.
— Mais que fais-tu dehors tout seul ? lui reprocha-t-elle en le tirant en arrière.
— Je les étudiais. J’ai l’impression qu’ils essaient de me dire quelque chose.
— Pourquoi ne t’en tiens-tu pas aux extraterrestres comme tout le monde ? soupira Amy.
— Je suis un homme de science habitué à recueillir et à analyser des faits avant de me prononcer sur un phénomène. Jusqu’à présent, la communication semble être le but de leurs contacts avec moi.
— Et quel est leur message ?
— Je pense que nous devons cesser de les abattre si nous voulons survivre.
En le poussant vers la porte, elle se dit qu’il deviendrait certainement un environnementaliste si elle n’intervenait pas bientôt.
Cette nuit-là, Terra recommença à faire des cauchemars. Il était au volant de sa voiture sur le viaduc du Texas, Sarah était assise près de lui, dans sa belle robe de soirée. Il était plutôt maussade, car il n’avait pas du tout envie d’aller à l’opéra. Sa place était dans son laboratoire, où il devait terminer des recherches dont le résultat était attendu avec impatience par les dirigeants du programme spatial en Californie. Les phares de l’autre voiture apparurent soudain. Elle fonça sur eux et les emboutit. L’impact réveilla Terra, qui se redressa en criant.
Amy sursauta. Elle alluma la lampe. Terra tremblait comme une feuille. La jeune femme le serra contre elle jusqu’à ce qu’il se calme et s’endorme finalement dans ses bras. Les dernières années avaient été très difficiles pour lui, mais il n’était plus seul désormais.